Notre hommage à Edgar MORIN.

Edgar Morin : le siècle perd l’un de ses plus grands penseurs

Le sociologue, philosophe, écrivain, scénariste, militant et réalisateur français Edgar Morin s’est éteint le 29 mai 2026, à 104 ans. Ses livres, traduits en vingt-huit langues, ont circulé dans quarante-deux pays. Dans mes chroniques, je me suis souvent appuyé sur ce théoricien de la pensée complexe, dont l’influence sur mon travail est indéniable.

Un autodidacte hors norme

En 2009, dans un entretien à la revue du CNRS, Edgar Morin se décrivait avant tout comme un autodidacte. Il avait décroché une licence d’histoire-géographie et une licence de droit, mais avait aussi suivi des cours de philosophie, d’économie et de sciences politiques sans jamais obtenir de diplôme dans ces matières.

Il aimait dire, non sans malice : « Pourtant, j’ai fait carrière au CNRS. On m’a élu maître de recherche sans que j’aie écrit de thèse de doctorat. » Cela résume tout. Une leçon que je fais volontiers mienne : quand on veut, on trouve toujours un chemin.

Entré au CNRS en 1950, il rejoint le Centre d’études sociologiques dirigé par Georges Friedmann.

Une pensée profondément humaine

Antifasciste libertaire pendant la guerre d’Espagne, résistant sous l’Occupation, Edgar Morin adhère jeune au Parti communiste français. Comme Aimé Césaire, il s’en éloigne vite. Membre depuis 1941, il en est exclu en 1951 après un article dans France Observateur. Il en parlera plus tard avec légèreté : « C’était comme un chagrin d’enfant, énorme mais très bref. »

Observateur passionné des sociétés, il a passé sa vie à décortiquer les mécanismes complexes qui façonnent notre monde. Son œuvre est traversée par une pensée politique humaniste qui cherche à relier les dimensions écologiques, sociales, économiques et culturelles pour répondre aux défis de notre époque.

En 1955, il fait partie des animateurs du Comité contre la guerre d’Algérie, aux côtés de Jean-Paul Sartre, André Breton, Guy Debord, Marguerite Duras et Dionys Mascolo. L’année suivante, il participe à la création de la revue *Arguments*.

En 1965, il prend part à une vaste étude transdisciplinaire dans le cadre des recherches de la DGRST. Cette expérience est l’un des premiers essais d’ethnologie appliquée à la société française contemporaine.

Très tôt, il s’intéresse aux pratiques culturelles émergentes, encore négligées par les intellectuels de son temps. Il publie notamment *L’Esprit du temps* (1960) et *La Rumeur d’Orléans* (1969).

Dans les années 1960, il passe près de deux ans en Amérique latine, où il enseigne à la Faculté latino-américaine des sciences sociales de Santiago du Chili. En 1969, il est invité à l’Institut Salk de San Diego, où il retrouve Jacques Monod, auteur du *Hasard et la Nécessité*. C’est là qu’il élabore les bases de la pensée complexe et de ce qui deviendra son œuvre majeure : *La Méthode*.

Cette somme intellectuelle, en six volumes, propose une véritable méthodologie de la transdisciplinarité. Edgar Morin qualifiait lui-même sa démarche de « constructiviste ».

Avec Michel Rocard et Stéphane Hessel, il est aussi membre fondateur du Collegium international éthique, politique et scientifique, une association qui réunit scientifiques, intellectuels et anciens dirigeants pour réfléchir aux grands défis planétaires. Il en deviendra président d’honneur.

Reconnaissance et héritage

Directeur de recherche émérite au CNRS à partir de 1993 jusqu’à sa mort, Edgar Morin a reçu le titre de docteur honoris causa de nombreuses universités à travers le monde.

Son œuvre continue d’influencer profondément la pensée contemporaine, notamment dans l’espace méditerranéen, en Amérique latine, mais aussi en Chine, en Corée et au Japon. Et chez nous, bien sûr.

Le président de la République, Emmanuel Macron, a salué « le soldat de la Résistance, militant et affranchi, écrivain et penseur du siècle, défenseur de la nature et des peuples ». Des personnalités de tous bords politiques ont rendu hommage à celui qui fut l’un des grands intellectuels français du XXe et du début du XXIe siècle.

Edgar Morin et la mort

Edgar Morin a beaucoup réfléchi à la mort. Dans *L’Homme et la Mort*, il analyse comment les sociétés et les individus affrontent cette réalité universelle. Il y explore l’angoisse qu’elle suscite, les mythes qu’elle engendre — immortalité, résurrection, survie de l’âme — et les stratégies culturelles pour en alléger le poids.

Pour lui, la mort est à la fois ce qui rapproche l’être humain de tous les vivants et ce qui l’en distingue. Car si tous les êtres meurent, l’homme a cette capacité unique de nier symboliquement la mort à travers ses croyances, ses rites et ses représentations.

Morin souligne aussi combien nos sociétés contemporaines tendent à cacher la mort, à la médicaliser, à l’éloigner du regard collectif, repoussant ainsi son acceptation.

Une dernière question

Pour Aimé Césaire comme pour la sagesse populaire, la mort donne un sens à la vie. Baudelaire écrivait : « C’est la mort qui console, hélas ! et qui fait vivre. »

Faut-il comprendre que, parce qu’elle est inévitable, la mort nous oblige à mieux habiter notre existence ? Que l’acceptation de notre finitude donne plus de valeur à nos actes, à nos engagements, à nos amours ?

Ce qui donne un sens à la vie — la vouloir bonne, juste et féconde — donnerait-il aussi un sens à la mort ?

Voilà sans doute l’une des dernières questions que nous lègue ce grand penseur de la complexité. Un immense inconnu qui, malgré tout, continue d’éclairer notre condition humaine.

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